Cuba (4)

Sous la mer…

Mike fait un baptême de plongée à Rancho Luna, et enthousiasmé souhaite partager son expérience : Prêt pour l’immersion ?!
Le picotement au cœur que je ressens et qui accompagne cette douce tension interne (faite d’excitation et d’une légère anxiété devant l’inconnu tout à la fois), a la saveur des prémices aux premières fois.
Aussi loin que remonte mes souvenirs, c’est sans doute la lecture du grand Jules Verne et de son merveilleux « Vingt mille lieues sous les mers », découvert dans l’antique bibliothèque de la maison de campagne de mes grands-parents, qui exerça précocement sur moi une fascination devant les mystères cachés des profondeurs abyssales océaniques.
Et, chose incroyable, aujourd’hui c’est à mon tour d’imiter le capitaine du Nautilus. Autant dire que je me sens une âme d’explorateur, comme peut l’être celle des tout petits enfants qui partent à la découverte du monde avec un émerveillement sans cesse renouvelé.
L’instructeur, dit « Elio », jeune, athlétique, barbe rasé soigneusement et boucles d’oreilles, a le bagout de ces passionnés qui vivent de métiers d’exception, en ayant bien conscience de l’attrait et de la part de rêve qu’ils représentent pour bon nombre de leurs clients.
Le briefing est concis, efficace et sans fioritures. Sont abordés les aspects techniques et sécuritaires du matériel dit léger et lourd nécessaire à la pratique de cette activité. Ce matériel est du reste assez simple, pour que durant quelques minutes l’homme, shuntant quelques milliers d’années d’évolution, retourne à l’océan. Masque, palme, gilet et bouteille seront dans quelques instants mes branchies et nageoires.
Elio nous apprend également le langage à connaître pour communiquer dans ce pays du silence : quelques gestes simples pour dire si tout va bien, ou bien quel est le problème, quelle est l’autonomie restante, la direction à suivre… Il nous donne aussi quelques conseils, car dans cet autre univers les règles sont bien différentes de notre monde habituel. La performance se mesure ici à l’économie : le minimum de mobilité, la capacité à respirer doucement, à rester calme en cas de problème et à peu consommer d’oxygène… A cette idée le contemplatif en moi sourit : un monde de silence où il faut rester centré sur soi et sa respiration le plus calmement possible… l’exploration promet d’être tout autant intérieure…
De nouvelles directives me tirent de ma rêverie anticipatrice : il est temps de s’habiller et de rejoindre le petit bateau à moteur posté à quai. Quelques minutes plus tard, assis sur le franc-bord de la barcasse, j’ai le cœur qui bat à tout rompre. Impression que je vais basculer dans un autre univers d’ici quelques secondes, en une frontière nette : la surface de l’océan, juste derrière moi. Main droite plaquée contre le masque et le détendeur, Elio compte rapidement 1, 2, 3 puis m’enjoint d’un geste de la main à faire une roulade arrière.
Désorientation. Choc tactile avec la surface de l’eau. Yeux qui se ferment par réflexe. Respiration bloquée. Lente rotation de tout le corps dans l’eau. Yeux ouverts : scintillement des myriades de bulles qui remontent à la surface. Inspiration, prudente : c’est bien de l’air, et non l’eau salée qui envahit ma bouche. Expiration et relâchement des contractions musculaires. Ça va.
Sans plus de cérémonie, Elio me signifie le pouce vers le bas qu’on descend. C’est parti : ma main gauche presse la valve qui dégonfle la veste et entraine une balance négative, je commence à descendre à proximité immédiate d’Elio car la visibilité est quasi nulle en surface. Il nous avait prévenus : les alluvions de la rivière troublent les premiers mètres sous la surface. On descend. Ah oui, j’avais déjà oublié, Elio me fait signe de décompresser les oreilles.
D’un coup l’eau s’éclaircit comme par magie, la température se réchauffe et le spectacle qui s’offre à ma vue est époustouflant. La visibilité réduite par l’effet tunnel du masque, je ne sais où commencer à regarder. Elio me fait signe de remonter. Boum, trop tard, je me prends dans les jambes une énorme patate de corail mort. Trop de choses à penser, à assimiler. « Cool, respire tranquille, en gonflant les poumons au maximum comme lors des exercices préparatoires, tu devrais remonter un peu ». Après quelques secondes, en effet tout mon corps décolle, je me sens léger comme un ballon, avec cette impression que ma cage thoracique n’en finit pas de s’étendre, de s’étirer, se grandir… Une profonde expiration me stabilise et je continue à jouer avec mes poumons comme stabilisateurs naturels. Curieuse sensation que celle de voler dans ce milieu aquatique, en état d’apesanteur. La gravité, les turpitudes de la vie terrestre : laissées à la surface.
Plus à l’aise, je garde les mains croisées et profite du paysage, fond bosselé par le corail aux reflets irisés, entre lequel pousse des fleurs de toute beauté. Grands éventails violets qui ondulent doucement, petits tubes verts épanouis à leurs extrémités, algues : c’est coloré, vivant. Un éclair bleu traverse mon champ de vision : un poisson passe rapidement en quelques coups de nageoires. D’autres formes de vie sont bientôt approchées : poisson plat caché dans le sable, muni d’un éperon dorsal dissuasif, petite araignée d’eau si fine et translucide…
Quelques coups de palmes et au détour d’un rocher le spectacle saisissant d’une épave. Le squelette de métal d’un navire en forme de péniche, git, éventré. Les débris sont étalés sur plusieurs mètres, partiellement recouverts de sable, rongés par la patiente action du sel. Témoin de ce drame passé, une foule de questions m’assaillent bientôt : que s’est-il passé ? Une tempête ? Une attaque de pirate ou une mauvaise manœuvre à proximité des récifs ? Combien de personnes ont péri ici ?
Laissant là ce vestige fabriqué de la main de l’homme, dont la présence a quelque chose d’incongru ici, je poursuis ma tranquille ballade dans ce décor féérique du Créateur, où l’homme n’est qu’un humble invité, avec deux cents millibars d’air en guise de sursis. Le silence est juste troublé par le bruit cyclique de la respiration – qui m’apparait ici incroyablement bruyante – et celui des bulles d’air qui s’échappent du détendeur et semblent pressées de rejoindre la surface. Du reste, l’inspiration se fait étonnamment facilement, sans effort aucun à ma grande surprise. Jamais bouffée d’air ne m’a paru aussi précieuse, en revanche. Etrange alchimie dans l’eau avec cette parcelle de ciel comprimée qui circule ici via quelques flexibles reliés à l’homme. Toujours est-il que la nécessité d’une respiration fluide et lente régule le système nerveux autonome et procure une agréable sensation de quiétude.
J’ai perdu également la notion du temps, mais bientôt l’instructeur en tapotant avec deux doigts sur ma main me demande ma réserve d’air. Je n’en ai utilisé que la moitié à peine, mais le signe d’Elio, bras croisé, annonce la fin de la plongée. Lorsque je crève la surface de l’océan, j’ai l’impression de me réveiller d’un fabuleux rêve. Je flotte un moment avant de redescendre sur terre, et la nuit suivante la sensation de pouvoir se mouvoir librement dans ces eaux translucides m’habite encore en songes…

Sur la terre…

A cheval ?!

Nokomis les adore… Quand ils passent au loin ou tout près, elle les imite et le monde s’arrête de tourner pour elle l’espace d’un instant. Un cow-boy lui propose de monter et elle fait rire tout le monde car ensuite elle ne veut plus en redescendre !! Nous passons d’ailleurs une soirée géniale dans sa famille. Sa femme nous avait vus au cours de la journée, depuis le bus qui l’emmenait sur son lieu de travail. Elle est tellement surprise de voir notre campement improvisé non loin de chez elle, lorsqu’elle rentre le soir, qu’elle nous propose immédiatement de rentrer! Sur son insistance, on déplacera notre tente pour la mettre dans son jardin. Elle s’occupe avec joie de Nokomis : Lavage, coiffage et même vernis à ongle (!), c’est complétement improbable vu l’état de dénuement et de pauvreté où ils se trouvent.


A pied ?

Voici une technique pour apprendre aux enfants à marcher, avec un tissu, que nous montre une Cubaine :
En revanche les Cubains portent toujours leurs enfants à bout de bras et n’ont pas de système de portage avec tissu ou autre… ils nous dévisagent donc avec notre écharpe. Ils sont visiblement très musclés des bras ! 😉

A vélo ?

Posséder une bicyclette est un luxe ici. N’ayant plus la possibilité ou les moyens de s’en procurer des nouvelles, elles sont rafistolées, rouillées, grinçantes. On se demande bien souvent comment elles roulent encore… Mike devient de temps en temps mécanicien-vélo…:

:
et les voici avec le mode siège bébé :

Jusqu’au ciel 😉 ?

Sancti spiritus… Ville ainsi nommé car l’Esprit Saint aurait proposé une autre localisation pour l’implantation de la ville (prévue cinq km plus loin). On ne sait pas s’il plane encore sur la ville, mais on se montre sacrément inspiré pour le choix de notre casa, halte bienvenue après une loooongue journée :
– réveil dans un champ de vaches et chevaux, vue imprenable sur les montagnes
– 20 km de succession montées-descentes
– après quelques courses, 3 km de chemin escarpé sur ou au côté du Bourriquet
– ballade dans la forêt (on voit pour la première fois les stigmates du cyclone Irma, d’ailleurs il semblerait que les difficultés d’approvisionnement en nourriture viennent en partie de ses dégâts et de la mauvaise répartition des denrées restantes entre les régions) et baignade dans une « cascade »
– descente du petit chemin, c’est chaud devant !
– 20 km au soleil rasant avec vue superbe sur les montagnes environnantes. Les paysages sont vraiment chouettes dans cette région !
– un orage
– 92 moustiques hargneux
– et donc arrivée « au hasard » dans une casa, qui sous semble être grand luxe. Les hôtes sont fan de bébés et d’une gentillesse et générosité incroyable. Toujours sourire, ils proposent de faire la lessive et la cuisine pour Nokomis, parce que c’est « una néné ». On a vite l’impression de faire partie de la famille. Ils ont deux enfants de 9 et 17 ans et s’en donnent à cœur joie pour faire marcher notre petite fille qui ne demande que ça ! Nous resterons 3 jours dans cette ambiance agréable et familiale. C’est ici que Nokomis fera ses premiers pas, sous un tonnerre d’applaudissement de toute la petite famille et de ses parents, que d’émotion !!

– rencontre inopinée avec le « Padre » de la belle église bleue d’en face, un français qui vit ici depuis 8 ans. Complétement immergé dans la population locale, il met à profit le don des Cubains pour la musique : il a créé un petit studio d’enregistrement, qu’il nous fait visiter, et emploi grâce à des dons, une petite troupe de musiciens de haut niveau pour faire de la musique liturgique (que l’on a eu le plaisir d’entendre et autant vous dire que ça swing, que les voix sont magnifiques et qu’ils ont le rythme dans la peau !) Nom du groupe. C’est très intéressant d’entendre son point de vue, là encore bien différent des échos de Cuba qui parviennent en occident. Lorsqu’on l’interroge sur la période de « transition » actuelle grâce à l’ouverture progressive sur l’extérieur, pour lui rien ne bouge, ou très peu, voir même le pays régresse (plus de difficulté pour certains visas par exemple). Il semblerait que l’idéologie politique n’existe plus mais qu’il reste une énorme machine à fric avec le tourisme (« mais où va cet argent ? Quand on voit l’état des routes… »), et un système dictatorial qui demeure. Le père, par exemple, n’a pas le droit d’héberger dans sa maison un membre de sa famille en visite. On lui pose la question : « Et internet, ça doit changer la donne quand même ? ». Il se tourne vers son ami, l’hôte de notre casa et lui demande combien il passe de temps par mois sur internet, réponse : 4h. Pourtant, lui est un privilégié qui possède un hostel. A environ 1 euros de l’heure, mais depuis peu seulement (avant 2 euros/h), et disponible depuis 2 ans, internet reste en fait inaccessible au plus grand nombre et en partie contrôlé par l’état. Partir de Cuba ne s’avère pas non plus si simple que ça pour les Cubains. « Et la religion ? » lui demande-t-on : « Il n’y a jamais eu de répressions sanglantes pour les croyants mais de la discrimination (accès aux études supérieures bloquées, hauts postes inaccessibles…) qui subsiste dans certaines branches de métiers en lien avec l’état. » Pour lui, « les cubains en bavent beaucoup aujourd’hui », et c’est finalement ce qui nous marque depuis le début du voyage.

 

Cette semaine c’était l’anniversaire de la mort de Fidel Castro (un an). Il y a eu une semaine de deuil national, sans musique ni fêtes, et de nombreuses cérémonies et rétrospectives télévisées. En échangeant ce matin avec notre Fernando, le senior de la Casa, il nous dit que peu de gens ne sont pas d’accord avec les idées de Fidel et en même temps nous explique que si c’est le cas, il faut fuir ou se taire. Il y a bien sûr le droit de vote à Cuba, mais il n’y a qu’un seul parti ! En même temps, il nous dit que l’école est gratuite, les études sont gratuites, la santé est gratuite pour tous, et qu’il n’y a pas d’insécurité dans le pays. Il y a évidemment des avantages et des inconvénients dans tout gouvernement…

 

Notre voyage se poursuit ainsi entre coup de pédales, baignades dans l’océan, visites de ville comme Trinidad et Sancti Spritus, construites il y a 500 ans, avec leur joli centre au « style colonial » (maisons hautes de plafond, avec des ouvertures immenses sur la rue, tommettes au sol, toit en tuiles), excursions au cœur des montagnes, et surtout rencontres avec les Cubains et partage d’un bout de leur vie. Quel bonheur de voyager chaque jour au grès des rencontres, des surprises et des petites joies du quotidien ! A trois ! (Il nous aura fallu un petit mois pour « lâcher » et vivre à fond ce voyage)

 

Et pour la stérilisation de l’eau :
La solution cubaine consisterait à se trimballer un congélateur sur le vélo… Bon, on est déjà assez chargé et on n’est pas complètement sûr de l’efficacité de cette méthode : glacer l’eau pour la rendre potable…
On a opté pour le soleil et ses UV ! Le Stéripen, petit ustensile tout léger, simple et pratique. Cette lampe à UV se trempe dans la bouteille d’eau, … 90 secondes et hop 1L d’eau potable.

Ps : Un grand merci, tout spécial, à nos différentes fournisseuses de sarouel pour Nokomis. Habit au combien pratique : long anti-moustique, léger la journée, anti coup de soleil, large pour les couches lavables… Le rêve pour un voyage sous les tropiques !

 

6 réflexions au sujet de « Cuba (4) »

  1. Quel plaisir de vous lire.
    Merci de nous offrir ces moments d’évasion, de partager vos aventures.
    Et merci pour le reportage photo. Nous pourrons ainsi reconnaître Nokomis à votre retour. Elle grandit à vu d’œil!

    De belles pensées pour vous

  2. Super ces nouvelles, on est contents de vous savoir bien à Cuba. bravo à Nokomis pour ces premiers pas !

    Biz,

    Edwige, Ben et Mahaut

  3. Mais quel poète ce Mike !!
    Bravo pour ce petit reportage que nous dévorons avec passion.
    Un plaisir de vous lire.
    On pense bien à vous.

    Caresses & bises à l’oeil, M&B&E&A&Co

  4. Je me régale vraiment de vous lire .. et m.embarque chaque fois à bord de votre Bourriquet !
    La Plongée a réveillé chez moi les mêmes souvenirs , précis et fabuleux , de cette parenthèse dans un tout autre univers ! .. même si pour moi , c.etait à un tout autre bout du monde ! ..
    Merveilleux aussi , de voir Nokomis vivre si simplement cette Aventure !
    Très Belle continuation +++ et Bises toutes affectueuses !

  5. Bravo pour ce voyage si varié et instructif à tous points de vue,que de choses nouvelles et de rencontres sympathiques. Merci de nous en faire profiter. Notre Nokomis semble devenir vedette, que sera ce lorsqu’elle aura 17 ans, j’en tremble…
    Gros bisous de Mamisa et de G.P.

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